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courts-circuits

Mardi 22 avril 2008 2 22 /04 /Avr /2008 01:08

court-circuits rencontrés les 8 avril et 9 avril 2008

 

"Je crois qu'ici, avec cette lutte, l'objectif c'est de récupérer des valeur perdues de la partie humaine. L'alternative pour moi est celle-là. Le fait de "récupérer" est une démarche solidaire, c'est quelque chose de très bon pour l'être humain: apprendre à entrer en relation avec les autres, à s'ouvrir aux autres, ne pas se refermer sur soi et obtenir chacun les choses pour soi-même. C'est une vision plus large de l'être humain[...]." jorge

Le mouvement d'autogestion, incarné en particulier par les entreprises récupérées pose les bases d'un nouveau modèle d'organisation solidaire. Toutes les entreprises autogérées me semblent pourtant confrontées au même problème: elles doivent "faire avec" le milieu capitaliste dans lequel elles apparaissent où seule la croissance à de la valeur. L'Etat n'accorde généreusement ses subsides et son attention qu'aux "monstres" industriels, pour en faciliter la croissance et en faire des machines de guerre économiques. Elles héritent cependant d'un outil industriel, qui nécessite des investissements à cette échelle pour renouveler leur technologie ou leur infrastructure. Il y a là un noeud difficile à résoudre.

 



les coopératives Brukman et BAUEN
sont des symboles des "entreprises récupérées" et autogérées. Elles racontent l'histoire de gens ordinaires qui se battent pour une vie et un travail digne. La première est une fabrique de confection textile, avec une grande majorité de femmes, la seconde est un hôtel. Les entreprises récupérées sont une nécessité pour les gens qui les habitent, avant d'être des utopies et des alternatives.

les ouvriers arrivent un matin dans des locaux déserts, une entreprise abandonnée par ses dirigeants, endettée, avec des mois de salaires non payés, et pour ceux qui ont plus de 35ans la promesse de ne plus retrouver de travail, de ne plus subvenir au besoin de leur famille et de connaître la faim. Quelques uns décident de dormir dans les lieux, de peur que les dirigeants ne profitent de la nuit pour récupérer le matériel et les machines.

le lendemain, les travailleurs présents se réunissent en assemblée. Un noeud dans l'estomac, une minorité décide d'occuper les lieux. Les autres, résignés, rentrent chez eux. Ce n'est pas une idéologie qui anime ceux qui restent mais la nécessité de garder un travail. Aucun d'eux n'est militant.

"Il y a une solitude terrible dans ce processus." marcello

"Je pensais qu'on en sortirai pas mais on en est sorti, ça donne de l'espérance. Il faut avoir la foi et l'espérance." jorge

 



les débuts sont durs, sans chauffage, il fait froid et faim, les coupures d'électricité sont fréquentes, ils se barricadent. Ils ont toujours les outils de production et le matériel. Il y a parfois des travaux importants à effectuer mais l'idée germe peu à peu dans les esprits de relancer la production, de reprendre du service. La question est posée ouvertement: "est-ce qu'on meurt de faim ou est-ce qu'on travaille?" La décision est votée en assemblée et l'entreprise reprend son activité. Il faut trouver des clients. Des commissions sont créées en assemblées pour chaque tâche distincte. Plus besoin d'une entité supérieure. Les "compagnons" découvrent qu'ils peuvent s'occuper d'eux-même, qu'ils n'ont besoin de personne au-dessus de leur tête pour leur dire ce qu'ils doivent faire.

"Travailler sans patron peut se faire. On l'a fait. Une entreprise sans travailleurs n'existe pas. Le travailleur sait où commence le travaille et où il s'arrête. Un patron rentre l'argent et point. Il ne connaît pas le travail. Tout ce qui l'intéresse c'est de vendre le produit. Ils ne savent pas comment on fait le produit. Nous on sait tout, du début à la fin."
delicia

les anciens propriétaires obtiennent des avis d'expulsions. La police intervient et la solidarité s'organise avec les voisins des assemblées populaires, les "cacerolazos"**, les étudiants et universitaires, les "piqueteros***", et des militants. Les marches populaires défilent dans la rue pour s'opposer aux expulsions. Les compagnons finissent par ré-intégrer les lieux.

Ils sont éxpulsés une deuxième fois, puis une troisième fois, violemment, avec gaz lacrymogène et balles de caoutchouc, balles de plomb, coups.

Les ouvrières de Brukman installent les tentes sur la place, à côté de leur entreprise. Elles s'arment de patience et de courage. Leurs familles les soutiennent. De temps en temps on leur envoie des provocateurs à 2 ou 3 heures du matin pour briser leur résistance. Elles tiennent bon. Au bout de huit mois, elles peuvent ré-intégrer les lieux. Elles ont obtenu l'expropriation de l'ancien patron. Les locaux appartiennent à l'Etat, les machines aux ouvrières.

les travailleurs de l'hotel BAUEN ont fait appel immédiatement. La procédure d'expulsion est interrompue, en attente d'un jugement, quelque part dans une pile de dossier. Voilà cinq ans que l'entreprise fonctionne en auto-gestion mais cette réalité peut être balayée du jour au lendemain. Impossible de savoir si demain la police viendra à nouveau les expulser.

la situation reste précaire. Quand l'entreprise est prospère c'est le statut juridique qui est fragile. Les entreprises ont généré des emplois, mais elles ont besoin de faire des travaux, d'investir dans de nouvelles machines. L'Etat qui verse des subsides colossaux aux géants leur refuse le petit capital ou la décision de justice qui leur permettrait de se fortifier.

 

"Si c'est un processus dignifiant, au jour le jour c'est une lutte difficile. [...] On a appris peu à peu. Parfois on se rend compte qu'on reproduit des schémas patronaux." marcello

"Pour moi c'est ça l'objectif d'une entreprise récupérée: élargir la vision des gens." jorge

* les "entreprises récupérées": Les PAS (Plans d'Ajustement Structurel) du FMI (Fond Monétaire International) ont conduit l'argentine à la faillite. En bon élève, l'argentine a privatisé et ouvert ses marchés à la concurrence internationale. En 2001 les capitaux étrangers se sont brutalement retirés. La monnaie s'est effondrée, les banques ont fermé leurs portes aux épargnants, et le pays a été plongé dans une grave crise économique. Le pays s'est soulevé au cri de "que se vayan todos!" ("qu'ils s'en aillent tous!"), adressé au dirigeants politiques qui avaient vendu le pays aux multinationales et aux chefs d'entreprises qui avaient spéculé avec leurs vies. Les gens se sont organisés en assemblées populaires, ont récupéré des entreprises abandonnées pour se réapproprier leur travail et leur dignité dans un grand mouvement d'auto-gestion.

**les "cacerolazos": sont des gens ordinaires qui descendent dans la rue armés de casseroles sur lesquelles ils tapent pour manifester leur mécontentement.

*** les piqueteros sont des chomeurs qui organisent des barrages pour bloquer les axes commerciaux,  empêcheurs de tourner en rond d'un système qui les met à la rue puis les oublie au bord de la route.

Publié dans : FIL CONDUCTEUR
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